Eduquer à une éthique et à une anthropologie complexes

Eduquer à une éthique et à une anthropologie complexes

Une éthique complexe ne peut pas être montrée indépendamment d’une anthropologie complexe, car la compréhension, la tolérance, la compassion, le respect pour l’autre ne peuvent opérer s’ils ignorent les ambivalences des individus.

Fabrizio Li Vigni*

Eduquer à une éthique et à une anthropologie complexes

Une éthique complexe ne peut pas être montrée indépendamment d’une anthropologie complexe, car la compréhension, la tolérance, la compassion, le respect pour l’autre ne peuvent opérer s’ils ignorent les ambivalences des individus.

Fabrizio Li Vigni*

La Ligne verte ou Biutiful?

«La morale non complexe obéit à un code binaire: bien/mal, juste/injuste. L’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste et l’injuste du juste»[1].

Dans une maison de retraite perdue quelque part aux Etats Unis, un vieil homme est tourmenté par des cauchemars récurrents. Pendant la vision d’un film il s’émeut, et suscite la curiosité d’une amie. Il décide de lui raconter l’histoire de John Coffey, l’homme qui bouleversa sa vie pour toujours. Dans cette cadre narrative s’insère le long flashback qui constituera La Ligne verte, dirigé par Frank Darabont et sorti en 1999. Paul Edgecombe, le protagoniste, est interprété, dans sa version juvénile, par Tom Hanks. Personnage sévère mais inlassablement bon, Paul travaille au pénitencier de Cold Mountain comme chef-gardien du bras de la mort, section surnommée «ligne verte» puisqu’elle constitue l’ultime chemin, pavé de vert, que les condamnés à mort parcourent pour se rendre à la chaise électrique.

Trois des quatre subordonnés de Paul lui sont fidèles et amis. Parmi eux Brutus «Brutal» Howell (David Morse), mastodonte dur mais dévot; Dean Stanton (Barry Pepper), jeune véhément, mais loyal; enfin Harry Terwilliger (Jeffery DeMunn), le doyen du groupe, timide, craintif et silencieux. La brebis galeuse est Percy Wetmore (Doug Hutchison), sadique et pervers que les trois autres sont contraints de tolérer à cause d’ordres supérieurs.

Parmi les détenus, Arlen Bitterbuck (Graham Greene) et Eduard Delacroix (Michael Jeter), qui représentent les criminels (pécheurs) repentis; puis Toot (Harry Dean Stanton), emblème du fou; enfin les antithétiques: John Coffey (Michael Clarke Duncan), le saint retardé, et «Wild Bill» Wharton (Sam Rockwell), incarnation du diable.

Au-delà des événements du film, connus de tous, et indépendamment de l’aspect délibérément de fable de l’histoire, conçue à l’origine par Stephen King, cette ribambelle de personnages, avec leurs caractérisations morales, peut donner un bon échantillon de tout ce que l’être humain n’est pas : intègre, inébranlable et unilatéral. La bonté de Paul et ses amis est sans faille, elle ne connait ni doute ni de faiblesse. Wild Bill et Percy, les antagonistes, sont mauvais sans trêve, n’ont ni vacillement ni de regret. Les rares personnages qui pourraient refléter un peu l’ambigüité humaine sont les autres détenus, tout de même comptés parmi les bons, car repentis de leurs péchés. Du reste Toot, le fou, est en dehors des caractérisations morales en tant que coupable involontaire, victime de sa folie; il en va de même de John Coffey, puisque doué d’un don surnaturel dont il est le porteur accidentel.

Existe-elle, ou peut-elle exister, cette humanité qui peuple ce film? D’une fable, d’ailleurs d’inspiration religieuse, on sait qu’on ne peut que s’attendre à une vision des choses en blanc et noir. Mais la simplification morale et éthique, dont La Ligne verte est le véhicule, concerne une grande partie du cinéma américain, aussi le cinéma moins «spirituel» et plus «matérialiste». Pour envisager un monde toujours plus complexe, il faudrait une conception tout aussi complexe de l’humanité. Si la vision de certains films à l’école est un expédient éducatif collatéral très utilisé de l’Italie aux Etats Unis, il serait probablement plus efficace de montrer des réalisations comme celles du mexicain Alejandro González Iñárritu, si l’on veut atteindre les buts susdits.

Sa dernière œuvre, Biutiful (2011), a pour protagoniste Uxbal, incarné par un Javier Bardem mélancolique et affectueux, sévère et tendre, impossible à définir en quelque manière simpliste et unilatérale. Recruteur de main d’œuvre africaine et chinoise pour le compte d’entreprises locales, il est imperméable à la mondanité du frère, faite d’alcool, de drogue et de femmes de petite vertu. Exploiteur de l’ingénuité populaire, il s’improvise medium pour arrondir ses comptes, en sachant quand-même consoler des consciences inquiètes. A première vue égoïste et cynique, il est au fond amoureux de son épouse, une femme déséquilibrée et infidèle, envers qui il se montre souvent inflexible afin d’épargner leur fils du déséquilibre de sa mère. Apparemment insensible, il souffre profondément mais en silence d’un cancer de la prostate qui tôt l’éloignera du monde et de ses affects. Bref, ses comportements sont ambigus, oscillants, douteux et insaisissables: il alterne gestes généreux et actes criminels, il penche entre la mesquinerie et le laisser-aller de qui accumule l’argent mais vie dans la pauvreté et le désir de combler les personnes qui lui sont chères, ainsi qu’il montre à ses fils au même temps de la dureté et de la douceur. Enfin, son investissement dans son activité financière se double d’une sincère compassion et un amer sens de la faute lorsqu’il cause involontairement la mort d’un grand nombre d’immigrés chinois, exploités comme force de travail, qui, entassés dans une cave pendant la nuit, meurent asphyxiés car Uxbal a voulu épargner sur les poêles qui auraient dû leur rendre plus confortable le sommeil.

Au-delà du ton étouffant du film, qui volontairement entache cette image idéalisée et idyllique dont jouit la Barcelone de carte postale; au-delà des thématiques brûlantes et dramatiques de la dégradation, de la maladie, de la misère économique et culturelle, de la douleur, de la drogue, de l’exploitation, de l’infirmité psychique et physique, de la prostitution, de l’immigration, du travail illégal, du racisme, de la marginalisation, de la clandestinité; au-delà de la rareté même avec laquelle la beauté, sous forme de lueurs d’espoir, transparait le long du film, et de l’impossibilité du rachat pour les personnages, Uxbal et Biutiful dans son entièreté fournissent une image véridique, presque une étude éthique, philosophique et anthropologique de l’humanité – non pas seulement contemporaine –, en en montrant les multiples facettes, les ambivalences, l’inconstance des comportements et de la morale.

Un discours sur l’éthique serait un discours sur le choix des principes que l’on veut poursuivre dans nos morales. Biutiful est intéressant parce qu’il montre l’humain pour ce qu’il est, non pas pour ce qu’il devrait être. Quelle que soit l’éthique choisie par chacun, notre imprévisibilité comportementale, notre ambivalence morale, notre complexité, restent intactes, en montrant toujours une pincée de blanc dans le noir, et une pincée de noir dans le blanc. Image certes encore trop stylisée et simpliste, celle du Tao est néanmoins une représentation visuelle fidèle de ce qu’Uxbal incarne, et, par contre, de ce que Paul Edgecombe aussi bien que «Wild Bill» Wharton ne personnifient pas du tout. Paul et «Wild Bill» ne possèdent pas de faille dans leur caractère. Ils ne changent pas d’idée, ne montrent pas d’effondrements, ne possèdent pas d’affaissements, reculements, ni changements d’avis: il n’y a chez eux, en somme, rien d’humain.

Mais en plus de la complexité des esprits, il faut tenir compte aussi de la complexité des actions. Chez Biutiful on trouve un exemple mémorable du dicton «L’enfer est pavé de bonnes intentions»: la générosité qui amène Uxbal à acheter les poêles pour les Chinois engourdis par le froid de la cave-dortoir dans laquelle ils sont temporairement amassés, finit par produire un mal encore plus grand que les frissons qu’il voulait éliminer: la mort de ces personnes par asphyxie. De l’autre coté, chez La Ligne verte les uniques actions importantes sont les miracles de John Coffey, actions dépourvues de complexité aucune par antonomase, puisque dans leur perfection elles sont en fait impossibles, fantastiques, réalisables seulement à l’intérieur de la sphère onirique ou de la foi religieuse.

Une éthique complexe ne peut pas être enseignée (ou pour mieux dire, montrée) indépendamment d’une anthropologie complexe, car la compréhension, la tolérance, la compassion, le respect pour l’autre, le sens de la communauté, le principe de responsabilité ne peuvent opérer s’ils ignorent les ambivalences, les instabilités, les alternances des individus. C’est en ce sens que peut être relue la citation d’ouverture, avec laquelle je conclue cette brève contribution: «La morale non complexe obéit à un code binaire: bien/mal, juste/injuste. L’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste et l’injuste du juste»[2].

*Diplômé d’une licence en Philosophie de la connaissance et de la communication de l’Université des Etudes de Palerme. Il a en outre obtenu un master en Pensée contemporaine à l’Université de Barcelone, et poursuit actuellement un master en Histoire, philosophie et sociologie des sciences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris.

Bibliographie

Morin E., La tête bien faite. Éditions du Seuil, Paris, 1999.

Morin E., Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Publié par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), Paris, France, 1999.

Morin E., La méthode 6. Éthique. Éditions du Seuil, Paris, 2004.


[1]             Morin E., La méthode 6. Éthique. Éditions du Seuil, Paris 2004, p. 60

[2]             Morin E., La méthode 6. Éthique. Éditions du Seuil, Paris 2004, p. 60

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